mardi 25 juillet 2017

La science du Hadith chez les Chiites Imamites : Introduction (1/15)

L’objet de cet article est de disséquer le système de la science du hadith chez les Chiites Imamites et de vérifier le bien fondé de l’assertion ci-dessous avancée par Ali Akbar Ghifârî pour décrire le niveau de sophistication de la science du hadith dans le Chiisme Imamite.

فإن الدقة والعمق والعراقة التي تبرز في تصانيف الشيعة في هذا المجال قد ميزت هذا العلم بكثير على الرغم من سبق الآخرين لهم في مجال تدوين مصطلح الحديث

La précision, la profondeur (dans le détail) et l’enracinement (solidité de cette science) qui ressort des ouvrages chiites dans cette matière se distinguent de beaucoup [des autres] dans cette science, malgré le devancement des autres dans la composition de la terminologie de [la science] du hadith1.

S’agit-il effectivement, comme le déclare le professeur Ali Akbar Ghifârî, un des plus grand Muhaqqiq2 Imamite contemporain, d’une description véridique, qui colle parfaitement à la réalité ou bien s’agit-il d’un slogan publicitaire qui masque une vaste supercherie ?

Depuis la première ère de l’Islam, les savants Musulmans [Sunnites] se sont souciés de la compilation des Hadiths et de leurs sélection (authentification). Ainsi, ils n’acceptaient aucun récit ou propos avant d’en connaître l’origine et la source. Ils parcouraient de nombreuses contrées et effectuaient de longues distances, pour aller directement à la rencontre de ceux qui déclaraient avoir entendu un récit de leurs propres oreilles.
Sa’îd ibn Musayyib disait :

ن كنت لأسير في طلب الحديث الواحد مسيرة الليالي والأيام

Je marchais des jours et des nuits pour récolter un seul Hadith3.

Un jour, un homme questionna al-Cha’bî concernant une fatwa, après lui avoir répondu et avoir cité un récit dans son argumentation, al-Cha’bî dit :

خذها بغير شيء فلقد كان الرجل يرحل في أدنى منها إلى المدينة

Prends-le sans contrepartie car nous voyagions pour moins que ça [d’al-Kûfa] jusqu’à Médine pour l’avoir4.

C’est pour cette raison que les premiers savants ont exigé le Sanad (la chaîne de transmission), qui distingue notre communauté [musulmane] de toutes les autres, parmi celles qui l’ont précédées, Ibn Sirin a dit :

 إِنَّ هَذَا الْعِلْمَ دِينٌ فَانْظُرُوا عَمَّنْ تَأْخُذُونَ دِينَكُمْ

Cette science est une religion alors regardez bien de qui vous prenez votre religion5.

‘Abdallah Ibn al-Mubârak (d.181H), un des célèbres professeurs de l’Imam al-Bukhârî, a dit :

الإِسْنَادُ مِنَ الدِّينِ وَلَوْلاَ الإِسْنَادُ لَقَالَ مَنْ شَاءَ مَا شَاءَ

L’Isnad (la chaîne de transmission) est une partie intégrante de la religion. S’il n’avait pas existé, chacun aurait pu tenir les propos qu’il souhaite6.

Ainsi les savants Sunnites analysaient scrupuleusement chaque rapporteur, ils se renseignaient sur sa personne, sur sa religion, sur son état d’esprit et son niveau de science, sur ses traits de caractère et son parcours (dans la science notamment), sur ses maitres et ses élèves. Tout ceux qui ne répondaient pas aux critères de fiabilité se voyaient rejetés, eux et leurs récits. Et ceux qui répondaient aux exigences : une bonne mémorisation (qui ne fait pas défaut), la droiture, une croyance saine (non entachés d’hérésies),… étaient acceptés et leurs récits étaient pris en compte et transmis. Dans la suite naturelle et logique de cette démarche (recherches complexes et méticuleuses), deux sciences verront le jour : La science du Hadith, intitulée en arabe ‘Ilm al-Dirâyat et la science de la critique et de l’agrément, intitulée en arabe ‘Ilm al-Rijâl, qui sont véritablement des « marques déposées » des savants musulmans (Sunnites).

Plusieurs siècles plus tard, et pour des raisons que l’on explicitera plus loin, les Chiites ont essayé d’imiter les Sunnites en copiant sur eux la quasi-intégralité de cette science, ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui un copier/coller ou tout simplement un plagiat. Or la récupération de cette science par les Chiites Imamites a suscité les foudres de plusieurs savants parmi eux car ces derniers savaient pertinemment que l’adoption de cette science révèlerait la faiblesse de quasiment tous les Hadiths Chiites, et qu’aucun récit Chiite ne résisterait notamment a la science de la critique et de l’agrément, comme nous allons le voir.

L’application de cette science sur les Hadiths et récits chiites était dévastateur. En appliquant leurs propres critères d’authentification (qu’ils ont copiés des savants Musulmans Sunnites), il ne se trouverait plus aucun Hadith authentique du Prophète dans leurs ouvrages de traditions ! La quasi-totalité de leurs Hadiths et Récits qui définissent le dogme chiite se verrait être rejetés s’ils appliquaient les critères de cette science nouvellement importée, comme par exemple le Hadith de la couverture (al-Kissâ’), à partir duquel les Chiites Imamites ont fait émerger le concept de l’Infaillibilité  des Imams.

Face à cette problématique, les savants Chiites ont essayé de trouver des solutions pour contourner ce problème, et ils continuent jusqu’à ce jour à « innover » en la matière et à créer des règles qui rendent, par un coup de baguette magique, un Hadith Sahih [authentique]! Bien entendu, ils sont guidés dans cette démarche, non pas par une approche et une argumentation rationnelle mais plutôt par une approche tendancieuse, basée uniquement sur le sectarisme et la passion à l’image de la règle du… « bon goût » imaginée par les savants Imamites pour donner le label « Sahih » à des récits faibles ou forgés, comme nous le verrons par la suite.

Le statut du Hadith chez les Musulmans Sunnites se décompose principalement en trois catégories : l’Authentique (Sahih), le Bon (Hassan) et le Faible (Da’if). Chez les premiers savants Imamites (al-Mutaqaddimûn), il se décompose en deux catégories: l’Authentique et le Faible, par contre chez les savants Imamites postérieurs (al-Muta’akh-khirûn)7, il se décompose en quatre catégories : l’Authentique, le Bon , l’Accrédité (Muwath-thaq) et le Faible.

L’article s’articulera autour des points suivants :

1) L’apparition de la science de la Critique et de l’Agrément (‘Ilm al-Rijâl)
2) L’apparition de la science du Hadith (‘Ilm al-Dirayah)
3) Pourquoi les Imamites se sont-ils intéressés à la science du Hadith ?
4) Une vaste entreprise de plagiat
5) L’intérêt de la chaîne de transmission chez les Imâmites
6) Conséquences de l’introduction de la Science du Hadith
7) Sur les auteurs des ouvrages de référence et les rapporteurs Chiites Imâmites
8) Les règles d’authentification des récits chez les Chiites Imamites
9) Plus ils sont Authentiques et plus ils sont … Faibles !
10) Les premiers ouvrages Imamites de Rijâl
11) Les ouvrages Imamites de Rijâl postérieurs
12) Quel est le pourcentage des rapporteurs dans les ouvrages Imamites qui ont fait l’objet d’un avis (critique ou agrément) ?
13) De l’importance de la connaissance de la date de décès d’un rapporteur
14) Les règles de Tawthîq [accréditation] chez les Imamites

  1. 1. Dirâsât fî ‘Ilm al-Dirâyah, de’Alî Akbar Ghifârî page 4
  2. 2. Le terme Muhaqqiq en arabe renvoi à la fois à un sens mais aussi à une sorte de titre honorifique dans le domaine de la science. On pourrait le traduire littéralement  par « Vérificateur », mais il va au-delà de ce sens, il porte également le sens d’expert ou de spécialiste dans un domaine (ici dans le domaine de la vérification du Hadith). Au fur et à mesure du temps, il a été utilisé également comme un titre pour indiquer un degré d’expertise dans une science. Dans la suite de l’article, on préfèrera laisser le terme arabe al-Muhaqqiq plutôt que d’utiliser une traduction comme le « Vérificateur » ou « Expert » qui ne suffisent pas à rendre totalement le sens du terme arabe.
  3. 3. Al-Rihla fî Talab al-Hadîth page 127 et al Kifâya fî ‘Ilm al-Riwâya page 402, al-Khatîb al Baghdâdî.
  4. 4. Al-Rihla fî Talab al-Hadîth d’al-Khatîb al-Baghdâdî, page 141
  5. 5. Introduction de Sahîh Muslim, Muslim Ibn hadjâj al-Nayssabûrî, Vol. 1 page 11.
  6. 6. Introduction de Sahîh Muslim, Muslim Ibn hadjaj al Nayssaburi Vol. 1 page 12
  7. 7. On entend par « premiers savants » ou « al-Mutaqaddimûn » en arabe les savants Imamites du 4ème et 5ème siècle de l’Hégire, à savoir : Ali ibn Ibrahim al-Qummî, al-Kulaynî, al-Sadûq, al-Tûssî, al-Mufîd et tous ceux de leur génération. Et par « savants postérieurs » ou « al-Muta’akh-khirûn » en arabe, les savants qui sont venus après, à partir du 7ème siècle de l’hégire : en commençant par ibn Tawûs et al-‘Allâmah al-Hillî (contemporain de Cheikh ibn al-Taimiyah) jusqu’à al-Nûrî al-Tabrassî (13ème siècle de l’hégire) en passant par al-Majlissî ou al-Hurr al-‘Âmilî (11ème siècle de l’hégire). Dans la suite de cet article, par « les savants postérieurs », nous désignerons ce deuxième groupe de savants, ceux qui sont visés par le terme arabe al-Muta’akh-khirûn.

1 commentaires

  1. muslim 1 année ago

    Baraka Allah o fik, c’est vraiment du super travail. J’admire ton courage. En plus c’est vraiment utile. Hamdoulillah

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